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VASE - SCÈNE MYTHOLOGIQUE AUX MUSICIENS
CULTURE MAYA, NORD-EST DU PETÉN, GUATEMALA
CLASSIQUE RÉCENT, 600-900 APRÈS J.-C.
Céramique polychrome
H. 23,5 cm - D. 13 cm

Maya polychrome cylinder vase with palace scene with seated ruler, attendant, man on stilts and band of musicians, Mexico, polychrome buffware ceramic, H. 9.2 in - D. 5.1 in.

Provenance:
Acquis par l'actuel propriétaire en 2002.
Emile Deletaille, Bruxelles

Publication:
Kerr, Justin, Maya Vase Database: An Archive of Rollout Photographs, mayavase.com, K8947, ajouté le 25/11/2007.
Houston, Stephen, The gifted Passage, Young Men in Classic Maya Art and Text, Yale University Press, New Haven and London, 2018, p. 56 et p. 65 fig. 33.

VASE K89471 - SCÈNE MYTHOLOGIQUE AUX MUSICIENS
Sur un fond crème délimité en haut et en bas par deux bandes ocre-rouge (avec un liseré noir sur l'ouverture), le décor de ce vase cylindrique polychrome maya, est composé d'un bandeau horizontal de onze glyphes surmontant une image réalisée au moyen de barbotines ocres de trois coloris: brun-rouge foncé pour les traits délimitant les contours des figures et leurs détails, ocre-jaune à l'intérieur, et ocre-rouge (soutenu comme dans les bandes encadrant ce décor) pour rehausser certaines parties de l'intérieur des figures.
Le thème de cet image est de nature mythologique: un personnage qui apparaît sous les traits d'un jeune homme et se présente en apparence comme un dirigeant -son front est orné de la royale effigie du dieu Sak Hunal2 et il porte un ornement d'oreille dont la tige extraordinairement longue se prolonge à l'avant de son visage tel un masque évoquant le serpent qui représentait l'écliptique dans le ciel nocturne3)- est confortablement assis sur un trône. Mais, en même temps, on remarque que son corps est peint en sombre comme celui de ce grand "jaguar de l'inframonde" qu'est le "dieu L"4. En outre, il porte un semblable pagne en peau de jaguar ainsi que l'ornement oculaire qui est un attribut caractéristique du "dieu L" -que portent également les autres divinités mayas aux traits de jaguar anthropomorphe- et ses incisives supérieures sont taillées en forme de dent de requin (tout comme aussi chez nombre de ces dernières). On remarque également que sa tête est couronnée par une très inhabituelle coiffe (peut-être de papier5), maintenue par son diadème au "dieu-bouffon". Son trône -dont le dossier est marqué par deux signes "ZQ3"6, aujourd'hui encore indéchiffrés mais graphiquement proches de la forme ordinaire du zéro maya et symboliquement associés au monde souterrain de l'obscurité- repose par ailleurs sur le sommet aplati d'une montagne, de la même façon que celui du "dieu L" sur le vase K2796 (connu parmi les mayanistes sous le nom de "Vase des Sept Dieux"). Cette montagne est, comme l'ornement d'oreille du "dirigeant", marquée à gauche par la tête serpentiforme de l'écliptique tandis que, aux pieds du trône, est déposé un grand plat contenant un gros ballot (qui paraît enveloppé d'un linge). Debout devant ce plat, un avatar du dieu Itsam7-représenté comme un vieillard flottant légèrement au-dessus du sol et coiffé de l'effigie du "dragon-nénuphar de l'année"- présente derrière le "dirigeant" une écuelle contenant la tête de Hunal.
Ces deux personnages regardent vers la gauche un spectacle musical donné par une troupe de quatre personnages sortis d'une montagne personnifiée par le "dragon Wits"8, au museau qui porte l'effigie du dieu "SSJ" de la division du monde. De gauche à droite (en se rapprochant du trône), les quatre personnages sont trois musiciens -jouant respectivement de la carapace de tortue, d'un tambour de type "huehuetl" et de hochets marqués par la graphie ordinaire "XG4" du 5ème signe Chicchan «ser­pent» du cycle divinatoire dans le calendrier, indiquant probablement qu'ils étaient destinés à évoquer le son du crotale- et un comédien juché sur des échasses. Ce dernier est armé d'une rondache à sa main droite et d'un javelot dans sa main gauche. Ses échasses (émettant pendant la danse un son propitiatoire pour invoquer le tonnerre), mais aussi les bandelettes -évocatrices de la divinité Yo'pat- qui sont nouées sous la pointe de son javelot et, enfin, le masque qu'il porte à l'effigie d'un aspect de Chaak (avec une mandibule décharnée) suggèrent que ce comédien est figuré là en train d'effectuer une danse de la pluie destinée à provoquer un orage.

Entre ce danseur et le joueur de hochet, une légende iconographique constituée par un seul glyphe (au niveau des coiffes des deux person­nages qui, comme celle du "dirigeant" au corps sombre assis juste en face d'eux, sont ornées chacune d'une tête du dieu Sak Hunal) précise que cette représentation a pour cadre le «vent primordial» yax-ik':

Au pied du trône, une légende de trois glyphes disposés horizontalement indique que ce «lieu du vent» a été consacré en un jour nommé 5 Imix dans le cycle divinatoire du calendrier9: [ti-]jo'-imix t'ab-aay ik'-nal «Le 5 Imix, Ik' Nal est inauguré.»

Aux pieds du danseur, une légende (monoglyphique comme celle qui apparaît derrière sa tête) unit le syllabogramme 1SC de valeur le -que l'on sait être à l'occasion le premier composant du glyphe le-'e soit le' du «(noeud de) corde / collet»- au logogramme céphalomorphe AP5, figurant la tête d'une sarigue 'OK (dont le nom en maya est homo­phone au mot qui signifie «pied»)10:
Les glyphes du bandeau qui couronne cette scène ont semblablement été peints au trait brun-rouge sur un fond ocre jaune.
Le début de cette inscription annulaire est visuellement indiqué par un "signe typogra­phique" faisant office de ponctuation:
Les onze glyphes qui suivent permettent immédiatement d'identifier cette inscription comme appartenant au type de formule d'abord étudié par Michael Coe, dans les années 70. Ce dernier avait désigné ce type de formule sous le nom de Primary Standard Sequence, soit «Suite Primaire Standard11», et on y reconnaît en effet les glyphes qu'il avait alors appelés "signe initial" (initial sign), "verbe main plate" (flat hand verb), "dieu N" (god N)12, "feu-quinconce" (fire-quincunx), "déesse de la lune" (moon goddess)13, "aile-quin­conce" (wing-quincunx), "jeune seigneur" (young lord), "Muluc", "poisson" (fish), "rongeur-os" (rodent-bone) et "main-singe" (hand-monkey): alay k'aal-[a]j t'ab-aay ts'ib-naj (u)y-uk'-ib ta-ixi'm-[ka]kaw chak-ch'ok kele'm «"Voilà, on dit que" le gobelet à chocolat au maïs appartenant au grand, noble et vigoureux (homme) a été peint (de figures/glyphes).»

Jean-Michel Hoppan, INALCO/USPC, C.N.R.S. UMR 8202, I.R.D. UMR 135, SeDyL (Célia) avril 2019

1 - Cette dénomination signifie que la photographie de l'objet est enregistrée sous le numéro 8947, dans le corpus d'artefacts mobiles mayas de Justin Kerr: http://research.mayavase.com/kerrmaya.html
2 - Également appelé "dieu bouffon" par les mayanistes (en raison de l'élément végétal tripartite qui le coiffe en évoquant un bonnet de bouffon de l'Occident médiéval), Hunal était la divinité du pouvoir dynastique héritée de l'époque préclassique qui -comme le "dieu K" K'awiil (qui allait cohabiter avec, à partir de son introduction dans le panthéon maya au début de l'époque classique) et le "dieu B" ou dieu de la pluie Chaak- est une divinité humanoïde à traits de "dragon". Sak Hunal en est son aspect associé à la couleur blanche, qui métaphoriquement renvoie à ce qui est "pur", "lumineux" et "brillant".
3 - Un attribut analogue est porté par le roi Jasaw Chan K'awiil de Tikal (682-734), sur la Stèle 16 de cette cité.
4 - Cette divinité, qui s'est possiblement appelée Ik' Chuwaaj à l'époque classique, a présidé la réunion des sept dieux pour le ré-allumage du monde au jour initial de la chronologie, le 4 Ahau 8 Cumku qui correspond au 11 août 3113 avant J.-C. (selon la constante 584.283 de la dernière version de la corrélation modifiée de Goodman-Martinez-Thompson entre calendriers maya et chrétien). Il était la principale divinité de l'"enfer" des anciens Mayas.
5 - Cette coiffe n'est en effet pas sans rappeler les couronnes en papier dentelé plutôt caractéristiques de cultures qui se sont développées dans les régions montagneuses situées à l'ouest de l'isthme de Tehuantepec (et donc de la zone maya). Plus tard, de telles couronnes allaient en particulier être portées par certaines divinités aztèques, telles que la déesse du maïs Chicomecoatl dans les nombreuses statues en pierre que l'on connaît d'elle, le dieu de la pluie Tlaloc dans une série de vases à son effigie qui furent découverts dans le Templo Mayor de Mexico mais aussi dans des manuscrits tels que le Codex Borgia (en page 25 et, pour marquer le 19ème signe du cycle divinatoire, en page 20), ou bien encore le dieu de la fertilité Xipe Totec en page 24 du Codex Borgia (cf. Seler 1963).
6 - Les codifications trilitères de ce type indiquent qu'il s'agit de la cote d'un graphème dans le catalogue des signes de l'écriture maya de Macri 2003/2009.
7 -Itsam est l'aspect d'Itzamná (principale divinité de l'Antiquité maya, créatrice en particulier de l'écriture et du monde en général), qui est associé par les points cardinaux et leurs couleurs à la quadripartition de l'espace.
8 - Bien que la scène représentée ici soit figurée dans la lumière du jour et qu'il ne s'agisse pas d'une évocation de la réunion des sept dieux dans l'obscurité du 4 Ahau 8 Cumku initial, une telle composition rappelle aussi beaucoup le vase K2796, ce qui permet d'émettre l'hypothèse que le décor de K8947 pourrait également être l'oeuvre d'un artiste de la cité de Naranjo, près de l'actuel Belize dans l'est du Petén. Cela dit, la grande similarité du bandeau glyphique de K8947 avec celui de K1941, vase appartenant au groupe de productions caractéristique de la région de Río Azul, n'exclut pas d'autres possibilités d'origine dans le nord-est du Petén. En outre, ce bandeau n'est pas non plus sans parenté avec ceux de certaines productions de style "codex" telles que le vase K1211 et celui du musée Rietberg.
9 - Aucun élément supplémentaire de calendrier, qui aurait pu permettre de situer ce jour dans le temps (un nom de jour donné dans le seul cycle divinatoire se répète tous les 260 jours), ne complète malheureusement cette date. Il est néanmoins intéressant de constater que, dans un tel cycle de 260 jours, le nom 5 Imix est celui qui suit 4 Ahau. Sans pouvoir l'affirmer catégoriquement, on peut donc émettre l'hypothèse que cette scène représente une danse de la pluie mythique qui aurait pu se tenir en un 5 Imix 9 Cumku, c'est-à-dire au lendemain du 4 Ahau 8 Cumku initial (autrement dit au jour n°1 de l'ère en cours des anciens Mayas, le 12 août 3113 avant J.-C., juste après son obscur "jour zéro").
10 - Détail non moins intéressant, la position graphique de ce possible glyphe du «pied piégé» paraît bien indiquer qu'il désigne les pieds du danseur attachés dans les échasses.
11 - Le contenu de ce genre d'inscription fut déchiffré à partir des années 80 et est depuis interprété comme étant un genre de formule dédicatoire établie au nom du commanditaire de l'objet, en général un personnage important de la société maya classique.
12 - Ici, le "dieu N" est un glyphe lisible de la même façon que l'"escalier" (step) T'AB(AY), de même signification, et qui en l'occurrence représente non pas un élément architectural mais la tête du dieu Itsam (alors appelé "dieu N" par les mayanistes, faute d'avoir encore déchiffré son nom à cette époque). 13 - Identifié plus tard, c'est Barbara Mac Leod qui appela ainsi ce glyphe en 1990.