Lot 95

Noël HALLE (Paris 1711 - 1781)
Abraham et les trois anges
Toile
243 x 259,2 cm
Signé et daté sur la jarre : HALLE /1762
Restaurations anciennes, petite déchirure et petits soulèvements
Exposition : Salon de 1763, n°18
Depuis les années 1830-1840 dans la famille de l'actuel propriétaire

Bibliographie :
Jean Locquin, La peinture d'histoire en France de 1747 à 1785, Paris, 1912 (reprint Arthena, 1978), p.189 et p. 265 (simples mentions)
Octave Estournet, La Famille des Hallé, extrait de la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, Paris,1905, p.131, n°1
Denis Diderot, Salons, texte établi et présenté par Jean Adhemar, Oxford, 1957-1967,vol.1, p. 207.
Nicole Willk-Brocard,"Une dynastie Les Hallé", Paris, Arthena, 1995, pp. 410-411 (tableau perdu)
Nicole Willk-Brocard, "Album Amicorum Oeuvres choisies pour Arnaud Brejon de Lavergnée", Paris, 2012, pp.156-157 (reproduit).

Noël Hallé suit le texte de la Genèse (18, versets 1-33) (1). Sous un chêne de Mambré (Hébron), les trois envoyés du Seigneur ont reçu l'hospitalité d'Abraham qui leur a lavé les pieds (la cruche d'eau et le plat sont placés devant la table). Au cours du repas, ils lui annoncent que sa femme Sarah sera bientôt mère d'un fils (le futur Isaac). Celle-ci, âgée de quatre-vingt ans et stérile jusque-là, écoute à la porte et rit intérieurement (verset 20). On l'aperçoit dans l'entrebâillement de la porte, à droite.

La composition, destinée à être vue un peu en hauteur au Salon, est basée sur un X dont les diagonales se croisent au centre sur la nature morte, les personnages étant circonscrits dans un cercle, créant un mouvement entrainant caractéristique de la peinture rocaille. Tout un jeu de triangulations, comprenant la pyramide des trois envoyés, les toits de la cabane, est contrebalançé par les courbes des drapés sur la table, de la corde enroulée et des plis sinueux du vêtement du prophète.

Pour Hallé, la décennie 1760 est celle de l'épanouissement, de la maturité du style et des grands succès. Au moment même où il termine notre toile, il reçoit la commande des Bâtiments du roi, par Cochin et Marigny, de la Course d'Hippomène et Atalante (aujourd'hui au Louvre) et plusieurs chefs-d'oeuvre se succèdent les années suivantes, acclamés par les critiques, à l'exception de Diderot. Imperméable à l'esthétique rocaille, le philosophe dénigra notre tableau, à son habitude, dans ses commentaires du Salon de 1763, avec une grande férocité ("Vous m'ennuyez, monsieur Hallé, vous m'ennuyez"), louant en revanche les oeuvres néogrecques et à l'antique de Vien. Les autres critiques au contraire l'apprécièrent hautement.

Plus récemment, Nicole Willk-Brocard, dans sa monographie sur l'artiste (op. cit. 2012), a rappelé tout l'équilibre et le subtile raffinement de cette composition magistrale de la maturité de l'artiste : "L'air est frais, un vent léger anime les feuilles de l'arbre ; le soleil couchant éclaire les visages et illumine le ciel et les nuages de nuances de rose et gris. Le coloris est doux et harmonieux, les vêtements clairs des jeunes voyageurs s'opposant aux tonalités sourdes du bois de la cabane et du manteau d'Abraham". On notera encore la juxtaposition audacieuse entre la robe de l'ange et la nappe, toutes deux blanches, la première à peine rompue par la ceinture mauve. La matière crémeuse et enlevée permet cependant des détails précis, depuis les plantes et fleurs au sol jusqu'aux planches de bois et chevilles en relief de l'habitation.

1. Il n'y a pas de règles iconographiques concernant la présence d'ailes ou pas dans cet épisode. Certains artistes les représentent, d'autres pas, conformément au début du texte biblique qui les décrit comme des hommes et qui joue sur l'ambiguïté en alternant singulier et pluriel à leur égard. Pour cette raison, les chrétiens y voient un symbole de la Trinité.
Estimation : 250 000 / 350 000 €