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lot 43

Antoine de SAINT-EXUPÉRY (1900-1944), Pilote de Guerre, Edition de la Maison Française, New York, 1942.
Edition originale en français. 13,5 x19,5cm, reliure contemporaine demi cuir azur, titres dorés, couvertures et dos conservés.
Sous étui. Tirage à 526 exemplaires. Un des 450 ex. numérotés sur papier Corsican.
Envoi de l'auteur à son « Cher Léon-Paul Fargue, qui marche sur terre comme moi dans le ciel et dont la présence peuple toujours avec bonheur ma solitude essentielle », accompagné d'un joli autoportrait à l'encre et aquarellé, sous-titré : « Et aussi parce que je lui ressemble un peu, je trouve... Avec ma vieille, profonde et fidèle amitié »
Parfait état.
(Collection particulière. Par succession.)

Saint-Exupéry résidait à New York depuis décembre 1940 où il avait retrouvé Pierre Lazareff et Bernard Lamotte, un ancien camarade des Beaux-Arts. C'est là-bas qu'il entreprit la rédaction de PILOTE DE GUERRE, qui paraîtra en édition pré-originale en anglais en janvier 1942 dans la revue Atlantic Monthly, avec des illustrations de son ami Lamotte. Le texte parait en volume le mois suivant, simultanément chez Reynal & Hitchcock en anglais sous le titre de FLIGHT TO ARRAS le 20 février 1942, et aux Editions de la Maison Française en français. Fin 1942, Gallimard entreprit de sortir le texte en France, mais l'ouvrage fut interdit en février par la censure allemande et par le gouvernement de Vichy.

Ce récit d'une mission effectuée par Saint-Exupéry dans le ciel du Nord de la France (synthèse des missions du 23 mai 1940 et du 6 juin 1940) avec son avion Bloch MB 174, a trois fonctions : il a d'abord pour but de faire entrer les Américains dans la guerre. L'auteur leur rappelle dans cette œuvre combien la bataille de France avait été dure.

D'autre part, les 28 courts chapitres de Pilote de guerre racontent le vol de reconnaissance sur Arras du 23 mai 1940. Saint-Exupéry, est accompagné d'un mitrailleur et d'un observateur, pour ramener des informations sur les forces allemandes qui s’y trouvent. C’est une mission qu'il juge « inutile et dangereuse », et ce dès les premières pages, ainsi que « ces ordres » qu'il trouve « absurdes », car il estime que la guerre est déjà perdue, et qu' « « aucun sacrifice jamais, nulle part, n’est susceptible de ralentir l’avance allemande ». Défaitisme ? Pessimisme ? La conséquence idéologique en sera lourde pour l'auteur face à ses opposants.

Ce récit permet ensuite aux Américains de comprendre que la France s'est courageusement battue, notamment avec son armée de l'air. En France, le gouvernement de Vichy n'accepte d'éditer le livre qu'à 2 100 exemplaires. Il est attaqué par les pétainistes, et la censure allemande décide de le retirer de la vente en février 1942. Or, dans Pilote de guerre, Saint-Exupéry évoque le pilote Israël, disparu en mission, « l’un des plus courageux camarades du groupe », et son ami l’écrivain Léon Werth, juif et pacifiste convaincu. Évoquer ces deux noms, après la publication des lois antisémites de Vichy, était déjà un signe d'engagement que ne prenaient pas les théoriciens de l'époque...

Enfin, plus qu'un appel aux Américains, cet ouvrage constitue un récit et une réflexion sur la défaite française de 1940. En décembre 1943 de Gaulle interdit la publication du livre en Algérie. Pilote de guerre est donc interdit à la fois par les nazis et par les gaullistes ce qui ne fait que fortifier le dédain de Saint-Exupéry envers ceux qu'il appelle « les super-patriotes » et augmenter l'animosité de ces derniers à l'égard de l'auteur bien au-delà de sa disparition en 1944.

Simultanément, Saint-Exupéry dessine, caricature, griffonne : êtres vivants ou imaginaires, portraits et autoportraits d'amis et d'amies (Mermoz, Henri Guillaumet, Marcel Reine, Dutertre, Consuelo bien évidemment...) et ce depuis l'enfance jusqu'à son âge adulte. Puis, distraitement, il jette ces œuvres éphémères, prolongement de ses humeurs et de sa rêverie du moment. Parmi tous ces dessins aux styles incroyablement variés – voir avec quelle combinaison de style, il conjugue sa propre image, dans un effet à la fois réaliste et rapidement exécuté - apparaît un personnage récurrent, autoportrait humoristique au nez pointu et relevé, accompagnant, dans tous ses périples, l'aviateur intrépide de Courrier sud, le camarade humaniste de Terre des hommes ou le combattant de la liberté de Vol de nuit. Nul ami qui ne connaisse la silhouette du futur Petit Prince, ce compagnon des bons et mauvais jours de l'écrivain et qui sera finalement son testament littéraire. « C'est ainsi que j'ai abandonné, à l'âge de six ans, une magnifique carrière de peintre », écrira l'auteur.
Cette carrière ne sera pas hélas développée dans la courte vie de l'auteur. La mission de reconnaissance du 31 juillet 1944 sur la région d’Annecy, à partir de la Corse, lui sera fatale.

Saint-Exupéry termine son livre par une grande méditation sur l’essence de la civilisation. Il utilise en partie le matériau qui constitue Citadelle, livre posthume et inachevé. Il estime que l’Intelligence a tué l’Esprit. Il oppose l’Homme à l’Individu : « L’Humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’Homme sur l’individu. » Mais, dit-il, l’Humanisme moderne a rabaissé l’Égalité à l’identité, la Liberté à la licence et la Charité à la pitié.
D'où l’image fondatrice de la cathédrale où chaque pierre est à sa place et supporte l’édifice tout entier, où le tas de pierres se transcende. C'est ainsi que le mot Dieu apparaît. Saint-Exupéry retrouve la religion : « Chacun est seul responsable de tous. Je comprends pour la première fois l’un des mystères de la religion dont est sortie la civilisation que je revendique comme mienne : porter les péchés des hommes... Et chacun porte tous les péchés de tous les hommes. » Mais les totalitarismes eux aussi veulent que l’individu se dépasse dans la collectivité. Il cherche des solutions à des questions toujours actuelles, face à la toute puissance de l'intellect : « Nous avons failli crever en France de l’intelligence sans substance. » Mais Saint-Exupéry exprime ses doutes en écrivant Pilote de guerre, n'hésitant pas à tout remettre en question : « Je combattrai pour l’Homme. Contre ses ennemis. Mais aussi contre moi-même. »
Le Petit Prince, paru peu après, aura hélas éclipsé Pilote de guerre. De fait, les deux œuvres ne vont pas dans le même sens, mais participent d'un même cheminement de pensée et d'action. Le Petit Prince est une cathédrale, fragile et individualiste, dispersée dans l'azur. Et, paradoxalement, c’est le versant de l’égoïsme tranquille du petit prince, ce jeune garçon blond et innocent, qui aura séduit le monde entier...