Lot 209

[Manuscrit]. Recueil de sermons. Latin. France, fin XIIIe-début XIVe siècle. Petit in-4, manuscrit sur parchemin, [188] feuillets (195 × 152 mm en moyenne, courts de marges), reliure pleine basane havane du XVIIIe s., soigneusement restaurée, dos à cinq nerfs orné aux petits fers, pièce de titre en maroquin rouge portant la mention " Postillae majores ".
Manuscrit inédit et non répertorié, en écriture gothique livresque et enluminé. Il offre un précieux témoignage de la transmission et de l'usage des textes destinés à la prédication, en France, à la charnière des XIIIe et XIVe siècles.
Son décor est similaire à celui en usage à Paris dès le XIIe siècle, que caractérise l'alternance des couleurs bleu et rouge des initiales et de leurs filigranes associés, et qui essaimera en Europe au cours du XIIIe. Le décor de l'initiale principale (fol. 11 r) est typique de la seconde moitié du XIIIe siècle, comportant notamment des vrilles et des motifs en " oeufs de grenouille ". La copie a très probablement été réalisée à la toute fin du XIIIe siècle, ou début du XIVe, conservant ce style décoratif.
Le recueil se compose de trois sections : la première se présente comme une table du matériel de prédication : elle signale les sermons qui sont contenus dans la 3e section, dans l'ordre de leur apparition ; chacun est désigné par son thema (citation biblique), suivi pour la plupart de citations partielles, et de la mention de l'usage pour lequel il peut être employé. Le plan de certains sermons est mentionné. Cette partie couvre les ff. 1r-9v, copiés sur une colonne de 25 lignes de 140 × 112 mm, marges et lignes réglées à la mine de plomb ; encre noire, titres, rubriques à l'encre rouge, capitales à l'encre rouge et bleue. Les citations bibliques sont soulignées de la même encre rouge.
La seconde section constitue un index des sermons, dans l'ordre de leur thema. Elle occupe les ff. 10r-10v, est copiée sur une seule colonne de 145 × 130 mm, sur 23 lignes. Les indications des fêtes liturgiques y sont portées à l'encre rouge, les titres ou incipit des sermons à l'encre noire soulignée de rouge, certaines initiales rehaussées de bleu et de rouge.
La troisième section, et la principale, renferme 51 sermons. Ceux-ci ne sont pas intégralement recopiés, comme c'était l'usage courant, mais présentés d'une manière synthétique, rattachés à un thème de prédication, et accompagnés d'indications propre à aider à la construction du sermon. C'est ce qui confère à ce manuscrit une place intéressante dans le corpus des recueils connus de l'époque, mais cette forme particulière des sermons limite les possibilités d'identifier des oeuvres de prédicateurs citées. Toutefois, trois auteurs se distinguent, tous liés au milieu universitaire parisien de la fin du XIIIe siècle :
- Guillaume de Lexi : dominicain dont la présence à Paris est attestée de 1267 à 1278, maître régent au convent de Saint-Jacques à Paris vers 1273-74, contemporain et sans doute proche de saint Thomas. On connaît une quarantaine de sermons de lui, dont deux figurent dans ce manuscrit : " laÉtatus sum in his ". (Ps. 121, 1) (f. 95) et : " Hoc sentite in vobis " (Phil. 2, 5) (f. 130).
- Gérard de Reims (dit Bruine), prédicateur, chantre et chanoine de la cathédrale, présent à Paris de 1272 à 1302. On a de lui une soixantaine de sermons, le thema de celui figurant ici est : " Quicumque manducaverit panem " (1. Cor 11, 27) (f. 109).
- Jean de Anelto, probablement chanoine de Saint-Victor, dont on connaît 115 sermons. Celui figurant dans ce manuscrit est : " altitudinem caeli et latitudinem terrae " (Eccli. 1, 2) (f. 176)
Cette section couvre les ff. 11r-188v ; elle est copiée sur deux colonnes de 29 à 33 lignes, sur une surface moyenne de 160 × 65 mm réglée à la mine de plomb ; la couleur de l'encre employée est tantôt brune, tantôt noire. Le texte est suivi malgré les changements d'encre et les légères variations de l'écriture. Les lettres initiales des principaux chapitres ont été copiées à l'encre bleue ou rouge et rehaussées d'ornements (de la couleur opposée) qui se prolongent dans les marges. Les majuscules des sections internes sont alternativement à l'encre rouge et bleue, les initiales des versets sont rehaussées à l'encre rouge. Une belle initiale filigranée, à l'encre rouge et bleue, inaugure la section au f. 11r, et se prolonge tout au long de la marge interne. D'autres initiales filigranées de plus petite taille mais similaires sont à noter au début de chaque sermon.
Ce manuscrit apparaît à une époque charnière de l'histoire de la prédication, dont l'esprit se renouvelle radicalement au XIIIe siècle. Le sermon lui-même, tout d'abord, change de forme. On l'appelle alors sermo modernus. Il se compose d'une citation biblique appelé thema. Cette citation est analysée et interprétée selon les différents sens de l'Écriture Sainte. Le sermon se construit à cette époque comme un genre à part entière, prenant son indépendance vis à vis du commentaire exégétique et du traité théologique.
Ce changement qualitatif s'accompagne d'un changement quantitatif. La prédication publique prend un réel essor, incarné en particulier par l'activité des ordres mendiants, et le besoin de recueils de sermons se développe. Une littérature nouvelle apparaît, constituée de matériaux pour la prédication : recueils d'exempla (petites histoires au contenu moral), recueils de distinctiones (répertoire des vocables présents dans la Bible et interprétation spirituelle de chacune de leurs occurrences), ou encore, recueils de modèles de sermons pour aider les prêtres à préparer leur propre prédication. Ce manuscrit témoigne de ce mouvement et se distingue par sa conception inhabituelle.
Quelques marginalia d'époques variables, entre le XIVe et le XVIe siècle.
Provenance : une note manuscrite au feuillet de garde indique le probable don du livre au sanctuaire de Notre-Dame de Laghet par le comte Michaud de Beauchamp, le 2 octobre 1889.
Nous remercions Marguerite Vernet pour son identification et son analyse détaillée de ce manuscrit, apportées gracieusement.