Lot 489

MEUBLE À DEUX CORPS ET À RETRAIT DES FORBIN-LA BARBEN PAR THOMAS HACHE
Ouvrant à quatre portes, celles du corps supérieur dévoilant trois tiroirs plaqués de réserves géométriques, ce meuble est
marqueté de branchages fleuris et feuillagés, oiseaux, festons, draperies festonnées, fleurs et feuillages teintés et au naturel,
cornes d’abondance, guirlandes de fleurs, rubans, frises festonnées et frises de petits dés sur la corniche ; frises de damiers
en façade.
Sur les côtés, réserves en forme de coeur, cercle et cartouche. Noyer ondé, noyer de fil, olivier, sapin, bois noirci.
Teinte rouge d’origine à l’intérieur du meuble et des tiroirs.
Verrous de porte en fer trilobés, platines en fer trilobées et gravées.
Il repose sur six pieds boule en bois noirci.
H. 205 ; L. 170 ; P. 63 cm
Thomas Hache (Toulouse 1664-Grenoble 1747), Chambéry vers 1685-1690
Collections du Château de La Barben

Ce meuble sera reproduit dans le second tome du livre « Le génie des Hache », Pierre et Françoise Rouge, Faton 2005, à
paraître prochainement.

Ce modèle présente une composition identique à celles de deux autres meubles à deux corps de Thomas Hache,
découverts l’un à Louviers1 , l’autre étant conservé au Musée des Tapisseries à Aix-en-Provence2.
En effet, la forme des réserves, situées autour des panneaux géométriques au centre des quatre portes, est similaire sur ces trois meubles, mais elles ne reçoivent ici aucun ornement marqueté. On retrouve sur ces meubles les mêmes draperies festonnées, et ici l’évocation d’un dais grâce à une simple bordure à lambrequins. A la différence des deux modèles cités, il n’y a pas de vase, mais un large rinceau feuillagé double le suggère, dans le corps supérieur, tandis que dans la partie inférieure apparaissent des bouquets attachés par des rubans. On notera l’absence de tiroirs extérieurs sur ce meuble, contrairement aux modèles précités, mais la même platine trilobée et gravée que sur le modèle de Louviers et sur celui du musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence. Sur la corniche, on reconnaît le même style de marqueterie de rinceaux feuillagés et de fleurs dans des réserves et cartouches, ainsi que le même type de fleurs épanouies que sur le modèle de Louviers, et, sur tous les modèles, la frise de petits dés clairs et sombres, récurrente sur les armoires de Thomas Hache. Comme sur les autres meubles à deux corps cités – dont celui de la Fondation Bemberg3 - la composition des côtés, faites de réserves en forme de cœur, de cercle et de cartouches, est similaire.
Enfin, sur tous ces modèles, les marqueteries ont pour fond, non pas un bois brûlé ou teinté, mais du noyer de fil, et sur trois d’entre eux apparaît un ornement nouveau, la frise de petits damiers. Ce procédé et cet ornement s’observent conjointement sur les petits cabinets à poser, réalisés en Allemagne du Sud au XVIème siècle, attestant de la variété des sources d’inspiration de Thomas Hache et de son inventivité - voire de sa mobilité géographique – puisqu’il empruntera aussi à l’Italie, pour les marqueteries de ses armoires, le procédé de la scagliola4.

LES MEUBLES PROVENÇAUX DE THOMAS HACHE

2014 marque la découverte du premier meuble à deux corps par Thomas Hache, aujourd’hui conservé à la Fondation Bemberg à Toulouse. Son riche décor marqueté est proche de ceux des armoires ouvrant à deux portes qu’il conçut à Chambéry, capitale administrative du duché de Savoie, mais reste méridional avec les larges filets d’olivier encadrant les quatre réserves principales, ornements que l’on retrouve sur le modèle présenté ici, comme sur tous les autres meubles à deux corps cités, et indiquant des commanditaires du Midi de la France.
En 2015 est apparue la toute première armoire réalisée par Thomas Hache à Chambéry, puisqu’elle porte les armes d’alliance d’Elizabeth de Rochemore et de Mirabeau5, 1er consul d’Aix-en-Provence, titré marquis en 1685 et mort en 1687, ce qui a permis d’avancer de cinq ans les débuts de l’ébéniste, soit à partir de 1685. Cette découverte a également permis d’étayer l’hypothèse des liens entre Thomas Hache et Pierre Gole, ébéniste du roi en 1654 - auteur d’un bureau mazarin portant les armoiries de Mirabeau-Rochemore6 - et qui avait pour cliente la princesse de Savoie-Carignan. Gole a
sans doute recommandé le jeune Thomas Hache auprès de la cour des ducs de Savoie à Chambéry. 2018 a permis d’identifier le meuble à deux corps de Louviers et celui du Musée des Tapisseries d’Aix-en-Provence, ainsi que le meuble du château de La Barben, comme étant l’œuvre de Thomas Hache, en raison des similitudes nombreuses et de la qualité de la marqueterie qui lui est propre.
Ces meubles à deux corps révèlent sans doute la toute première manière de ce jeune ébéniste qui les a conçus pour la noblesse de Provence, car ils sont antérieurs structurellement aux armoires à deux portes, mais ils ont conservé la faveur des commanditaires simultanément à l’apparition progressive des armoires.
La découverte de ce groupe, composé à ce jour de quatre meubles à deux corps et d’une armoire, indique que Thomas
Hache a, dans un premier temps, dès 1685, travaillé pour l’aristocratie provençale, dont les familles prestigieuses des Forbin de La Barben et du marquis de Mirabeau.

UNE PROVENANCE PRESTIGIEUSE : LES FORBIN-LA BARBEN

Le château de La Barben a appartenu pendant près de cinq siècles à la famille de Forbin, qui l’a acquis du Roi René à la fin du XVème siècle, et l’a possédé jusqu’en 1963. Durant la seconde moitié du XVIIème siècle,au lendemain de la célèbre révolte des Cascavéous (1630), d’importantes campagnes de travaux y sont menées, financées par une substantielle indemnité allouée par le gouvernement de Richelieu. La famille de Forbin affiche alors de manière ostensible sa place prééminente, en érigeant des corps de logis, des tours et des escaliers qui viennent donner à la demeure, restée jusque-là dans ses dispositions médiévales, une physionomie nouvelle aux accents baroques. D’importantes commandes décoratives viennent enrichir les intérieurs du château : plafonds peints, achat de tableaux pour la chapelle et les salons, mobilier de prix...
Le meuble dont il est ici question s’inscrit dans ce contexte de prospérité que connaît la famille et qui fera du Grand Siècle l’apogée des Forbin en Provence et dans le royaume...

UN GRAND BUREAU PLAT D’ÉPOQUE RÉGENCE PAR THOMAS HACHE POUR CLAUDE DE FORBIN

Gaspard Palamède de Forbin de La Barben (1666-1750), marquis de La Barben, fut le contemporain de Thomas Hache (1664-1747) et cousin de Claude de Forbin (1656-1733), issu de la branche des Forbin de Gardanne, commanditaire du grand bureau plat d’époque Régence, réalisé à Grenoble, vers 1720-1730, par Thomas Hache. Ce meuble porte la mention manuscrite « j’ai appartenu à l’illustre famille des Forbin, château de Saint Marcel »7. Il s’agit de Claude de Forbin, chevalier de Saint Louis en 1700 et comte de Forbin en 1707, qui fut grand amiral du roi de Siam et seconda Jean Bart contre les Anglais, avant de se retirer en 1710, en son château de Saint Marcel près de Marseille.

DES LIENS ÉTROITS ENTRE LES HACHE ET LES SIMIANE, ALLIÉS AUX FORBIN

Les archives des Forbin-La Barben font apparaître Pierre de Forbin-La Barben, époux en 1483 de Marie de Simiane-Gordes8. La marraine de Pierre Hache (1705-1776), fils de Thomas, fut Justine de Simiane de La Coste, veuve d’Alexandre Bérard, seigneur d’Illins, en Dauphiné.
Sa nièce Catherine de Simiane épousa Gaspard Vidaud de La Tour en 1704, dont le petit-fils Jean-Jacques Vidaud de la Tour (1737-1793), premier président du Parlement de Grenoble, commanda le splendide bureau à cylindre à Jean-François Hache (1730-1796)9. Très riche propriétaire retiré en Avignon, il fut allié aux plus grandes familles du Comtat Venaissin. Enfin, il est intéressant de noter que Charles Emmanuel Philibert Hyacinthe de Simiane (1608-1677), marquis de Pianezza et de Montafia, de Roat, de Livour, fut Grand Chambellan du duc de Savoie et ministre d’état. Son père, Charles, fut lieutenant-général du Dauphiné, puis des armées du Duc de Savoie.


1 Maître Jean-Emmanuel Prunier, Louviers, vente du 25 septembre 2019.
2 Musée des Tapisseries, collection du Pavillon de Vendôme, Aix-en-Provence.
3 Aix Enchères Art, Aix-en-Provence, 13 décembre 2014
4 In « Le génie des Hache », Pierre et Françoise Rouge, Faton 2005, p. 31, 72-96
5 Hôtel des Ventes de Monte Carlo, Vente du 28 juin 2015.
NdlA : tous ces meubles nouveaux seront également décrits et reproduits dans le tome 2 du livre « Le génie des Hache », à paraître prochainement aux Éditions Faton.
6 Ce bureau mazarin en marqueterie de métaux est conservé au musée des Beaux-Arts de Chartres
7 In « Le génie des Hache », P. et F. Rouge, Faton 2005, p. 320-321 et « Quand les HACHE meublaient Longpra », Glénat 2010, p. 51
8 In « Le château de la Barben, mille ans d’art et d’histoire », Alexandre Mahue, p.17 et note 27 p.81
9 In « Le génie des Hache, P. et F. Rouge, Faton 2005, p. 496-503