lot 27

SWEERTS Michael (Bruxelles 1618-Goa 1664)
"Le Toucher"
Toile.
Haut. : 75 cm ; Larg. : 60 cm
(Restaurations anciennes)

Provenance :
- Ancienne collection Néger.
- Sur le marché à Vienne, probablement avant 1910 (selon Glück) ;
- Paris, Galerie Charpentier, 1962.

Bibliographie :
- Rolf Kultzen, Michael Sweerts, Doornspijk, Davaco,1996, Cat.70 p.109 et pp. 46-48, repr. n.b. ;
- G.Glück, Rubens, van Dyck und ihr Kreis, Vienne , 1933, cité p. 364 (" ...einer Folge der Fünf Sinne ... von denen uns andere Stücke im Wiener Kusthandel bekanntgeworden sind ").

Expositions :
- [Expo. Paris, galerie Charpentier, avril-mai 1952] Cent portraits d'hommes du XIVe siècle à nos jours, n°81 (Rombouts et Jan Fyt pour le chat) ;
- [Expo. Paris, galerie Néger, 3-28 juin 1956] Tableaux du XVe au XVIIIe siècle, dont 20 pièces ont figuré au Musée Goya, n°33 (Théodore Rombouts : L 'homme au chat).

Oeuvres en rapport :
- Michael Sweerts, La Vue (ill.1), toile, 76 x 58 cm, localisation inconnue ; Cf. Kultzen, Cat. 67, repr. (anc. Coll. Gebhardt, Budapest ; Vente Berlin, Lepke, 10/11/1911, lot 75, repr., comme Théodore Rombouts et Jan Fyt) ; Cologne, Dom-Galerie, 1952 ;
- Michael Sweerts, Le Goût (ill.2), toile, 76 x 58 cm, localisation inconnue ; Cf. Kultzen, Cat. 68, repr. (anc. Coll. Gebhardt, Budapest ; Vente Berlin, Lepke, 10/11/1911, lot 76, repr., comme Théodore Rombouts et Jan Fyt) ; Cologne, Dom-Galerie, 1952 ;
- Michael Sweerts, L'Ouïe (ill.3), toile, 76 x 58 cm, Edimbourg, Coll. A.Kay ?; Cf. Kultzen, Cat. 69, repr.(provenance inconnue) ;
- Michael Sweerts, L'Odorat (ill.4), toile, 79 x 61,5 cm ; Cf. Kultzen, Cat.71, repr. (legs de Joanna et August Ritter von Albrecht, Hönigschmied à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1936).

Les sens, qui permettent à l'homme d'appréhender le monde, inspirent les artistes depuis le haut Moyen-âge. De manière classique, Michael Sweerts a peint plusieurs séries de cinq tableaux illustrant les Cinq sens.
Les quatre toiles qui complètent la série du Toucher que nous présentons sont connues par des photographies anciennes. Excepté L'Odorat légué à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne en 1936, les trois autres ont disparu de la vue du public et de celle des spécialistes depuis un demi-siècle, Le Toucher réapparaissant aujourd'hui.
Pour être identifiés, les sens sont mis en action. Traditionnellement, chacun est associé à un animal, ceux-ci étant réputés avoir certains sens plus développés que l'homme. Au XVIIe siècle l'Eglise, considérant les sens comme des vecteurs du péché enseignait de s'en méfier, le plus dangereux étant le toucher, voie d'accès pour l'érotisme et la luxure. Le chat, associé à l'infidélité, était déjà choisi par Bacchiacca pour son portrait présumé de Pantasilia, courtisane romaine dont il fixa les traits vers 1490 (53,5 x 44 cm, présenté par Nicolas Hall à la TEFAF en 2019) .

Le sot qui se mord la langue exprime la folie de l'homme quand il se laisse aller à l'emprise des sens, attitude dénoncée par Erasme dont " L'Eloge de la folie " est alors très populaire.
Né à Bruxelles, Michael Sweerts fut un peintre à la vie romanesque : il parcourut l'Italie dans ses jeunes années (1649-1654), puis retourna dans sa région natale un court instant (c. 1655-1660). Par la suite, il s'établit brièvement à Amsterdam (1660-1661), puis passa en France, avant de s'embarquer avec la Mission étrangère de Paris vers l'Inde. Là, il vécut au sein de la communauté de Jésuites portugais jusqu'à sa mort, à Goa.
En 1656, le peintre s'installe à Bruxelles où il fonde un Atelier-Académie de dessin pour former de jeunes artistes à qui il enseignait les règles des académies italiennes dont il appréciait le mode de vie et les méthodes de travail. Il était particulièrement inflexible quant à l'apprentissage d'après l'antique, et quant à l'étude des visages et du corps humain d'après le modèle vivant. Il a représenté son atelier dans un de ses tableaux (musée Frans Hals, Haarlem). Pour ses élèves, il grava un recueil de têtes, que nous pouvons mettre en relation avec la série des Cinq sens, permettant de la situer vers 1656.
Auteur d'une délicate jeune femme à sa toilette aux traits fins, léchés, et même glacés (Rome, Académie de Saint-Luc), d'un portrait idéalisé que l'on compare à Vermeer (Madrid, musée Thyssen-Bornemisza), il savait également rendre les traits réalistes et âpres d'une vieille femme tenant sa quenouille, par une touche plus épaisse, et plus grossière (Fitzwilliam Museum, Cambridge). Il poussa aussi parfois jusqu'à des oeuvres très achevées, à l'instar des "tronies" (trognes) et en l'occurrence, de nos cinq sens. Souvent empreintes de mélancolie, les atmosphères de ses toiles sont liées inextricablement à leur sujet.

Ici, pour illustrer le Toucher, il crée cette image singulière d'un homme benêt et grimaçant, serrant son chat contre lui. Notons que si, notre tableau partage avec les autres oeuvres de la production de Sweerts, une lumière latérale mettant en valeur la plasticité des figures, le mouvement d'une pose incertaine, et l'évidence du sens représenté ici, le modèle du toucher se distingue toutefois de la série. Michael Sweerts livre ainsi un portrait expressif, à la moue curieuse, ne tranchant pas entre le réalisme de traits palpables et l'étrangeté de son expression.

Suivant KuItzen, tous les spécialistes s'accordent néanmoins à considérer le nôtre comme le meilleur de la série. La beauté du chat a également fait évoquer le nom de Jan Fyt (1611-1661) comme auteur de l'animal, puisque reconnu peintre animalier travaillant dans l'atelier de Rubens (1577-1640). Fyt étant alors installé à Anvers, son intervention à Bruxelles paraît peu probable.
Comme la chouette (Allégorie de la Vue (ill.1)), le chat est le coeur de la composition et lui donne tout son sens : le rose de la main effleure le chat et a donc été peinte après. Et la touche rose sur le nez du chat se retrouve dans la main posée sur lui, comme dans le vêtement du simplet. Tout ceci renforce l'idée déjà en germe dans la beauté et l'énergie du tableau, que celui-ci est l'oeuvre d'une seule main.

Enfin, notre figure à mi-corps, dans son rapport au petit animal mobile tenu contre soi, nous renvoie à la Dame à l'hermine de Léonard de Vinci (Cracovie, musée national), ou plus trivialement, au jeune garçon de Caravage se faisant pincer par un lézard (Florence, fondation Longhi). Par son étrangeté, l'analyse psychologique, et la gamme en camaïeu brun, Sweerts nous semble annoncer la série des monomanes de Théodore Géricault (c. 1820).

Nous remercions le professeur Lara Yeager-Crasselt d'avoir confirmé le caractère autographe de ce tableau par examen direct le 21 mars 2019.