Description

SANNAZARO, Jacopo
Opera omnia quorum indicem sequens pagella continet Lyon, Sébastien Gryphe, 1536
AU CONFLUENT DES RENAISSANCES ITALIENNE ET FRANÇAISE: TRÈS RARE ET BELLE RELIURE ÉPIGRAPHIQUE AU NOM D'ÉTIENNE DOLET.
ELLE OFFRE DEUX PROVENANCES HUMANISTES IMMÉDIATEMENT CONTEMPORAINES DU CÉLÈBRE POÈTE TYPOGRAPHE: NICOLAS BÉRAULD ET JEAN SALMON MACRIN.
ILS FURENT TOUS DEUX PRÉSENTS AU FAMEUX BANQUET QUI CÉLÉBRA LA GRÂCE ROYALE ACCORDÉE AU POÈTE IMPRIMEUR APRÈS QU'IL EUT TUÉ LE PEINTRE COMPAING LE 31 DÉCEMBRE 1536

In-8 (161 x 99mm)
Exemplaire réglé. Marque typographique de Gryphe sur la page de titre et au verso du dernier feuillet, nombreuses initiales gravées
COLLATION: a-m8 n4
CONTENU: a1r titre, a1v table, a2r De partu Virginis, a3r Lamentatio Christi, d5v cinq Églogues, f3r trois livres d'Élégies, i7r trois livres d'Épigrammes
ANNOTATIONS manuscrites à un vers p. 115
RELIURE LYONNAISE DE L'ÉPOQUE. Veau brun, décor doré et estampé à froid, inscription en lettres dorées sur les plats: STEPH sur le plat supérieur et DOLETUS sur le plat inférieur, encadrement estampé à froid bordé de filets gras et maigres, dos à nerfs dont le décor à été doré au XVIIe siècle, tranches dorées et ciselées aux extrémités

PROVENANCE: Étienne Dolet - Nicolas Bérauld (1473-1539), avec son ex-libris manuscrit au bas de la page de titre N. Beraldi - Jean Salmon Macrin (1490-1557) - Jean Filleau (1600-1636) - Victorien Sardou (Cat., mai 1909, n° 51: "exemplaire d'Étienne Dolet portant son nom doré sur les plats de la reliure... signature de Nicolas Bérauld...")
Reliure frottée mais encore belle et bien solide, coiffe de tête manquante, charnières frottées

Jacopo Sannazaro (1457-1530) était célèbre dans toute l'Italie comme l'auteur d'Arcadia (1502). Ayant animé l'Académie napolitaine après la mort de Giovanni Pontano, il composa le De Partu Virginis, des élégies, des épigrammes et d'autres oeuvres latines qui furent publiées à Venise par Alde Manuce en 1535. Sannazaro était donc au centre de la modernité poétique européenne lorsque Sébastien Gryphe décida de publier, un an après, ce recueil vénitien. Depuis 1533, Dolet vivait à Lyon chez Gryphe. Il y avait fait imprimer ses premiers livres et participait aux travaux de l'imprimerie comme correcteur. Poète lui-même, il suivit sans doute de près l'impression de ce volume.
Dès sa parution, ce livre a été relié avec soin, très probablement à Lyon. Depuis plusieurs années, la reliure parisienne avait adopté sous l'égide de Pierre Roffet des décors d'encadrements dorés d'inspiration italienne devenus la "grammaire décorative incontournable de tous les ateliers parisiens pratiquant la dorure" (F. Le Bars, "Geoffroy Tory et la reliure", cat. exp. Geoffroy Tory, Paris, RMN, 2011, p. 133). Le décor de cette reliure, estampé à froid, marque donc un certain retard par rapport aux innovations parisiennes. Le relieur (ou le doreur) a frappé en lettres d'or, en travers des plats, les prénom et nom de Dolet: STEPH sur le plat supérieur (curieusement sans point final pour une abréviation latine), et DOLETUS sur le plat inférieur qui est un nominatif et non un génitif, régime qui aurait été plus approprié pour une appartenance.
STEPH et DOLETUS ont été poussées avec des lettres à tiges dont la forme dérive d'un alphabet employé par Pierre Roffet au tournant des années 1520. Le "S" à tête renversé et le recourbement vertical de la patte inférieure du "E" apparentent l'alphabet utilisé pour cette reliure à la source parisienne qu'employait en effet Pierre Roffet, celle "des lettres dites de deux points de Saint-Augustin attestées pour la première fois à Paris en janvier 1519 et très largement diffusées depuis le début des années 1520" (Fabienne Le Bars, op. cit., p. 133). Ce caractère typographique qui inspira les lettres à tiges de Roffet a été décrit par Hendrik D. L.Vervliet dans The Paleography of the French Renaissance (Leyde, 2008, n° 16, p. 34). Les illustrations des pp. 34 et 35 de cet ouvrage montrent ainsi une communauté d'inspiration entre le caractère typographique des deux points de Saint-Augustin, les reliures épigraphiques de Pierre Roffet et les lettres dorées de cette reliure (sur ces reliures de Pierre Roffet, cf. Commentaires de la Guerre gallique, BnF, Mss Fr. 13429 et l'Augurellus d'Alde, 1505, BnF, Réserve, RES P-YC-944, repr. dans cat. Geoffroy Tory. Imprimeur de François Ier et graphiste avant la lettre, au Musée d'Écouen). Cette mystérieuse marque d'appartenance à Étienne Dolet est-elle alors un acte bibliophilique revenant à Dolet lui-même ou un don amical de l'éditeur et de ses amis de la sodalitas lyonnaise à leur correcteur ? Nul ne le sait. On connaît cependant une autre reliure épigraphique portant la devise d'Étienne Dolet sur des Heures de Tory de 1525 dans la collection Rothschild à la BnF (ill. cat Tory au Musée d'Écouen, p. 137, n° 110). Serait-ce là la révélation d'une forme habituelle de pratique ?
La qualité remarquable de cet exemplaire tient aussi à ses provenances. Deux d'entre elles attestent d'une remarquable proximité de pensée et d'amitié avec Étienne Dolet lui-même.
Au bas de la page de titre se lit l'ex-libris manuscrit de N. Beraldi soit l'humaniste Nicolas Bérauld (1473-1550). Avocat, puis conseiller au Parlement de Paris, il joua un rôle de premier plan dans le développement de l'humanisme français. Bérauld se rendit en Italie vers 1500. Il ne fut pas, comme son correspondant et ami Érasme ou comme Guillaume Budé, un penseur épris de spiritualité, mais un juriste, un savant, un philologue infatigable, un professeur enthousiaste, et même un imprimeur actif. Il oeuvra, aux côtés de Josse Bade, à publier et commenter des textes fondamentaux pour l'élaboration d'une Renaissance proprement française, à transmettre des théories de l'écriture et du savoir, héritées des Italiens, qui devaient réapparaître au tournant des années 1550, sous la plume des membres de la Pléiade. Il est l'auteur d'au moins neuf livres - sans compter les préfaces et commentaires - et notamment de la première édition française de Lucrèce. Enfin, sa signature ex-libris est connue: "on sait par ailleurs, grâce à un précieux ex-libris, que Bérauld possédait l'édition milanaise du De raptu (Milan, 1505)" (cf. Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance, 2007, t. 69, n° 1 (2007), p. 68). de Lucien de Samosate (BNF RÉS. Z 247)", Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, t. 74, n° 1 (2012), pp. 35-70). Bérauld servit divers évêques comme Jean d'Orléans à Toulouse, puis il entra au service du Chancelier Antoine du Prat qui le fit nommer historiographe du Roi et précepteur des enfants de Gaspard de Coligny marié à Louise de Montmorency. Il resta d'ailleurs au service de l'aîné, le futur cardinal Odet de Châtillon. Nicolas Bérauld fut aussi, et c'est pour cela qu'il signe au pied de cette page de titre, le maître révéré d'Étienne Dolet. Il organisa pour lui le fameux banquet pour fêter le pardon royal après l'assassinat par Dolet du peintre Compaing le 31 décembre 1536. Étienne Dolet le cite dans son fameux récit des Carmina, comme d'ailleurs Jean Salmon Macrin, seconde provenance remarquable de cet exemplaire:
On rencontre aussi son emptus sur le Lucien de Samosate de la BnF (Florence, 1496): Nicolai Beraldi et amicorum et Emptu (cf. R. Menini et O. Pédeflous, "Les marginales de l'amitié. Pierre Lamy et Nicolas Bérauld, lecteurs de Lucien de Samosate (BNF RÉS. Z 247)", Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, t. 74, n° 1 (2012), pp. 35-70). Bérauld servit divers évêques comme Jean d'Orléans à Toulouse, puis il entra au service du Chancelier Antoine du Prat qui le fit nommer historiographe du Roi et précepteur des enfants de Gaspard de Coligny marié à Louise de Montmorency. Il resta d'ailleurs au service de l'aîné, le futur cardinal Odet de Châtillon. Nicolas Bérauld fut aussi, et c'est pour cela qu'il signe au pied de cette page de titre, le maître révéré d'Étienne Dolet.
Il organisa pour lui le fameux banquet pour fêter le pardon royal après l'assassinat par Dolet du peintre
Compaing le 31 décembre 1536. Étienne Dolet le cite dans son fameux récit des Carmina, comme d'ailleurs
Jean Salmon Macrin, seconde provenance remarquable de cet exemplaire: "Le jour du banquet qu'une docte réunion d'amis préparait pour moi, arriva bientôt. On vit là réunis tous ceux que nous appelons, à bon droit, les lumières de la France: Budé, si réputé pour sa science variée et étendue; Bérauld, aussi heureusement doué par la nature qu'habile dans la composition latine; Danès...; Toussaint qui passe à juste titre pour une bibliothèque parlante; Macrin, à qui Apollon a donné le don de tous les genres poétiques; Bourbon..., Dampierre..., Voulté..., Marot, ce Marot français, qui montre une vigueur divine dans ses vers; François Rabelais; l'honneur et la gloire de l'art de la médecine qui peut rappeler et rendre à la vie ceux qui sont déjà arrivés au seuil même de Pluton... Parmi ces gens, la conversation ne languit pas. Nous passâmes en revue les savants étrangers: Erasme, Mélanchton, Bembo, Sadolet, Vida, Sannazar furent tour à tour discutés et loués"... (cité par Copley Christie, p. 299)"
Cet exemplaire passe alors entre les mains d'un autre participant à ce fameux banquet, Jean Salmon Macrin (1490-1557). Celui qu'on surnommait l'Horace français était incontestablement l'un des meilleurs poètes de sa génération. Robert Estienne a publié les six livres de ses hymnes en 1537. Macrin, grand poète néo-latin, exerça une influence déterminante sur la poésie de langue française, cette fois, que la Pléiade déploya quelques années plus tard. Macrin est poitevin, originaire de Loudun, où il connut de grands succès scolaires dans son enfance. Il partit pour Paris étudier sous la houlette de Lefèvre d'Étaples. Le jeune homme entre bientôt au service d'Antoine Bohier, le riche archévêque de Bourges, dont il reste le secrétaire jusqu'au décès du prélat en 1519, puis au service de la maison de René de Savoie, oncle du roi, comme précepteur de ses enfants. Macrin est l'auteur d'une dizaine de recueils de poésie constamment réédités de 1512 à 1550.
Ce livre ne porte aucune marque de possession directe inscrite par Macrin sous la forme traditionnelle d'un ex-libris manuscrit. Il y a cependant plusieurs preuves irrécusables et émouvantes que ce livre lui a bel et bien appartenu. Macrin a utilisé les pages de garde comme livre de raison.
Au verso de la dernière garde, Jean Salmon Macrin a dressé dans la marge intérieure une liste de prénoms: Helena, Honoratus, Susanna, Charilaus, Maria, Theophilus, Timotheus, Dorothea, Philippus, Camilla, Helenus et de nouveau Theophilus. Puis, à la gauche de cette liste, il a réparti ces noms en deux nouvelles listes. La première présente le nom de ses enfants encore vivants; la seconde ceux de ses enfants déjà morts. Jean Salmon Macrin a très souvent mentionné les événements familiaux dans ses poèmes. I. D. McFarlane a pu reconstituer par ce moyen la liste de ses enfants qui est exactement celle qui se trouve dans l'inscription conservée de ce livre (Jean Salmon Macrin, dans Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance, 1959, t. 21, pp. 55-84, 311-349 et t. 22, pp. 73-89). Ainsi sur le plat inférieur figure la mention du décès d'une fille: Dorothea obiit xix° februarii Anno domini millesimo quigentisimi trigesimo nono, apud Ternium sepulta est. Mieux encore, Jean Salmon Macrin a recopié au contreplat inférieur une lettre à lui adressée par François Bohier, évêque de Saint-Malo, soulignant encore par là les liens existants entre Macrin et la famille Bohier. Au contreplat supérieur figure aussi, de la même main, un poème de dédicace repris sur celui imprimé au verso du titre et que Macrin a modifié pour l'adapter au nouveau titre qu'il lui a donné: Ad dominum Christum.
La troisième provenance significative de cet exemplaire est celle de Jean Filleau (mort en 1636) qui signe sur la page de titre: Ex libris Johannis Filleau antecessoris pictavensis et fiscis advocatus, soit le même ex-libris que le Montaigne de 1582 de la vente Pottiée-Sperry (Cat., 27 novembre 2003, lot 3). Il s'agit de l'une des grandes familles de parlementaires et hommes de lettre poitevins, proche au XVIIe siècle de la spiritualité jésuite. À cette époque, trois frères s'appelèrent Jean et le nôtre mourut en 1636. Il est enterré dans la cathédrale de Poitiers. Il avait été prêtre en 1610 puis conseiller du Roi et son aumonier ordinaire en 1627. Vers 1629, il devint vicaire général de Poitiers et official du diocèse chargé de répartir les taxes, d'où cette mention de fisci advocatus qui figure sur la plaque de la cathédrale et dans son ex-libris manuscrit. Il fut l'un des premiers ennemis du jansénisme et s'opposa dès 1620, à Poitiers, à Jean Duvergier de Hauranne, l'un des grands créateurs du corps de doctrine janséniste.
Cette reliure épigraphique, confectionnée immédiatement après la parution d'un ouvrage si important pour la communauté humaniste de Lyon, porte le nom d'Étienne Dolet poussé en lettres d'or. L'alphabet spécifique utilisé ici dérive de celui propre aux créations parisiennes apparues chez et dans l'entourage de Pierre Roffet.
Outre la contemporanéité de la reliure et de cette édition, les deux provenances remarquables de cet exemplaire
- celles de Nicolas Bérauld et de Jean Salmon Macrin, proches amis, maîtres et admirateurs du talent d'Étienne Dolet, intellectuels de haut vol - soulignent de façon exceptionnelle l'inscription de cet exemplaire dans le milieu de la sodalitas lyonnaise de l'époque à qui la Renaissance européenne doit tant.

RÉFÉRENCES: USTC 147133 - Baudrier VIII, 94 - sur les rapports entre Dolet et Macrin, cf. C. Langlois-Pezeret, "Étienne Dolet, disciple ou rival de Jean Salmon Macrin ?", Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, LXVII-2, 2005, pp. 325-342
Ce livre a obtenu son certificat d'exportation.